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Le Tea Time et les Anglais

L’Angleterre est avec la Chine, le Japon ou la Russie, l’un des rares pays qui a fait du thé un véritable art de vivre. Chaque Britannique boit ainsi une moyenne de six tasses de thé par jour. Aux XVIIe et XVIIIe siècle, il y a même eu une une « révolution » du thé, au même titre que l’industrie. Le thé était synonyme de bon goût, de convivialité, et devint rapidement partie intégrante du mode de vie des Britanniques. Le thé révolutionna la vie des hommes et des femmes, dont l’emploi du temps allait désormais être rythmé par le tea time. Le tea time était aussi bien aristocratique que populaire, et il était très codifié. Nulle part ailleurs dans le monde, une boisson n’a su régenter autant la journée d’un peuple. Ainsi, dès le réveil, on y boit le Early morning tea, souvent dans son lit, avant même la toilette. Ce thé est ensuite suivi du célèbre English breakfast tea pour le petit déjeuner, accompagné de porridge, d’oeufs au bacon ou brouillés et parfois de poisson.
L’incroyable essor du thé en Angleterre est lié à celui des coffee houses, dont la 1ere fut ouverte en 1652, à Londres. On pouvait y consommer du thé, du café, de l’eau-de-vie, du rhum, des friandises, mais surtout se réunir, lire et bavarder librement : les coffee houses étaient les centres de la vie sociale anglaise aux XVIIe et XVIIIe siècles. Il semblerait d’ailleurs que la tradition des pourboires vienne de là : les clients pouvaient jeter dans une boîte marquée des lettres TIP (To insure promptess, soit pour un service rapide).
Au début du XXe siècle, on appréciait de prendre le thé en plein air, une sorte de pique-nique au thé, en quelque sorte. Même les enfants étaient très attachés au rituel du thé, associé au goût des friandises. Dans Peter Pan de J. M. Barrie (sorti en 1904), Wendy préfère prendre le thé qu’aller partir à l’aventure… Read More

C’est en 1840 que la duchesse de Bedford institua la tradition de l’Afternoon tea, pris à seize heures. Pris l’hiver au salon, devant un feu de cheminée, et l’été à l’ombre d’un arbre dans le jardin, l’Afternoon tea conjuguait bon goût et raffinement. Il convenait de s’habiller élégamment, et confortablement (il y avait même des Tea Gowns, robes amples et légères, créées pour l’occasion, dès 1880). On disposait une belle nappe, un service à thé en porcelaine de Chine. Les thés d’Inde ou de Ceylan étaient les seuls admis dans la bonne société. Le buffet associé au thé était également codifié : sandwichs au concombre, à la tomate, aux oeufs durs, au cresson, toats beurrés à la cannelle, biscuits aux amandes, scones, confitures (de fraises), sponge cakes. Le thé était accompagné de Clotted cream (crème fraîche cuite longuement), qu’on retrouve d’ailleurs très rarement dans les Afternoon teas à la française (et pourquoi les Anglais considèrent qu’en France, on n’y connaît rien à l’art du thé).

A la campagne, l’Afternoon tea était pris à l’heure où on revenait des champs. Il devint le principal repas de la journée. Des traditions culinaires régionales associétés au thé se développèrent partout dans le royaume (Clotted cream du Devon, oeufs et confit dans l’Ouest, gâteaux aux pommes et cakes dans le Dorset). En Cornouailles, on bannit l’usage du sucre lorsque le pasteur méthodiste John Wesley recommanda de s’en abstenir pour ne pas encourager l’esclavage aux Antilles.

C’est la reine Victoria qui instaura officiellement le rituel du tea time à Buckingham. Juste après la cérémonie de couronnement, elle réclama le dernier Times et une tasse de thé. Des serviteurs s’empressèrent de le lui apporter. « Je sais maintenant que je règne vraiment », aurait-elle déclaré. Le thé demeurera sa boisson préférée, avec le whisky.
Depuis le XIXe siècle, les Anglais considéraient le thé comme un facteur de bien-être. Le thé fit alors partie des revendications sociales des travailleurs. Ainsi, en 1942, on vit apparaître dans les gares des chariots de thé. La reine Victoria encourageait les Tea Moralities, organisées par des ligues de charité, en faveur des miséreux, à qui on offrait du thé. Sous l’égide de Dieu et de l’ordre victorien, le but de ces Moralities était aussi d’inciter les pauvres à consommer du thé plutôt que de l’alcool.

La reine Victoria prenant le petit déjeuner à Nice en 1895

Une autre tradition naquit avec la révolution industrielle : celle des pauses du matin et de l’après-midi, pour boire un thé et manger un peu. Les syndicats se battirent contre les employeurs pour maintenir ces pauses jugées improductives.
Tous les jours, à dix-sept heures précises, l’actuelle souveraine, Elizabeth II, cesse toute activité pour l’Afternoon tea, dans ses appartements. Le thé est de chez Twinings et la porcelaine de Worcester.

De nos jours, les coutumes du thé sont malheureusement en déclin en Grande-Bretagne. Les horaires de bureau, les nouvelles technologies, les nouvelles règles diététiques ont entamé les rituels du tea time. La pause thé est souvent remplacée par l’absorption rapide d’une infusion médiocre en sachet, sur un coin de bureau, à n’importe quelle heure du jour. La tradition du High tea, un repas du soir à base de thé corsé de viandes froides, d’oeufs, de salades, de cakes et de fruits, ne se maintient plus que dans les campagnes du nord et en Ecosse. Quant à l’Afternoon tea, à moins d’être invité par la reine ou une grande famille de la gentry, c’est dans les salons des grands hôtels qu’on peut le retrouver. La cérémonie a lieu chaque jour au Ritz, au Waldorf, au Savoy, au Brown’s…

Je trouve dommage que les traditions du tea time se perdent, car les Afternoon Teas des grands hôtels ne sont quand même pas donnés (mais leur rapport qualité-prix me semble toutefois bien meilleur que dans les salons de thé classiques). En tout cas, je sais pourquoi j’aime tant les salons de thé (je parle des vrais, des dignes de ce nom, pas de ceux qui servent du thé en sachet). Parce que j’associe le thé à un moment de détente, de calme, un moment où on prend le temps de vivre, une pause de paix dans nos emplois du temps surchargés et cette course contre la montre permanente que sont devenues nos vies. J’aime le thé parce qu’il représente justement le contraire de ce mode de vie stressé. Pour certains Chinois et Japonais, le rituel du thé a même une dimension spirituelle. Et, plus prosaïquement, j’apprécie les bonnes pâtisseries associées au tea time. :)

Source : Le livre du thé, Marc Walter, Flammarion

Crédits photos : Cameron Freeman, The Lothians

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